Hannah Arendt,

la diseuse de vérité

YVES LAVERTU, COLLABORATION SPƒCIALE (La Presse, dimanche 5 fŽvrier 2006)

 Sur la page couverture, les beaux yeux profonds de Hannah Arendt la rendent moins intimidante. Son doux regard, bien au contraire, fait office de prŽface. Il semble inviter le lecteur ˆ plonger dans la vie et l'Ïuvre de cette intellectuelle dont la puissance de pensŽe continue d'inspirer les lecteurs du monde entier.

Allemande d'origine juive, Hannah Arendt (1906-1975) subit le nazisme dans sa chair avant de pouvoir un jour le dissŽquer en profondeur. Avec l'arrivŽe d'Adolf Hitler dans son pays, la jeune femme prend la route de l'exil et conna”t l'errance. En pleine guerre, elle parvient de justesse ˆ embarquer sur un bateau pour les ƒtats-Unis. Les nazis vont rester sur la berge. Mais ils ne dispara”tront pas de sa pensŽe. En 1951, cette ancienne Žlve du philosophe Karl Jaspers fait para”tre une somme appelŽe ˆ devenir un classique de la thŽorie politique. Encore aujourd'hui, ˆ New York, ˆ Berlin ou ˆ MontrŽal, Les Origines du totalitarisme se trouve au rayon des rŽfŽrences essentielles tant l'auteure a creusŽ le sillon profond. Avec ce livre, l'analyse de la tyrannie et du pouvoir absolu prend une ampleur jamais atteinte.

Retour aux sources

Pour expliquer comment en plein coeur du XXe sicle a pu na”tre ce mal radical, l'antonyme parfait de la civilisation, Hannah remonte aux sources. Elle se lance, dans la gense des nationalismes, de l'antisŽmitisme et de l'impŽrialisme qui, en Europe, ont pavŽ la voie au monstre. Chaque ŽlŽment qui a contribuŽ ˆ sa naissance est analysŽ et dŽcortiquŽ avec force, souvent avec beaucoup d'intuition. Pour Žclairer le concept, Hannah recourt ˆ des procŽdŽs inhabituels. Elle convoque dans un mme Žlan l'histoire, la sociologie, la littŽrature et la philo. Autre nouveautŽ: le nazisme et le stalinisme sont ici ŽtudiŽs c™te ˆ c™te. Et puis, il y a le style Arendt; une Žcriture qui ne laisse transpercer aucun Žtat d'‰me. Chez elle, le totalitarisme devient un concept qui se mange froid.

Vision inŽdite

Se dŽgage de ce foisonnement d'idŽes une vision inŽdite. Avec l'irruption du cauchemar totalitaire dans l'histoire, il y a selon elle quelque chose de cassŽ ˆ jamais dans l'idŽe de progrs pour l'humanitŽ. La rupture du fil est dŽfinitive et le dommage irrŽversible. Mis en forme de pareille faon, le concept s'impose. Hannah Arendt se hisse au rang des penseurs politiques les plus profonds, souligne Laure Adler qui, le temps de ce livre, a marchŽ dans ses pas. La thŽoricienne se tient tout ˆ c™tŽ d'un Raymond Aron ou d'un Michel Foucault. Elle est la seule femme du XXe sicle, ajoute sa biographe, ˆ avoir su cartographier avec une telle luciditŽ cet acharnement ˆ mettre en faillite les droits de l'homme.

Empathique mais critique

Dans ce portrait tracŽ avec empathie de la grande philosophe, Laure Adler tŽmoigne de l'humanitŽ de Hannah, notamment de sa foi en l'amitiŽ. Mais on sait grŽ ˆ la biographe de demeurer critique envers Arendt et ses  zones d'ombre. Par exemple, elle expose en dŽtail, la longue liaison sentimentale entretenue par la thŽoricienne avec le philosophe allemand Martin Heidegger, lui qui s'Žtait pourtant compromis avec le Troisime Reich.

Ë l'automne 2003, la journaliste fait aussi une rencontre significative lors de son enqute. Elle interviewe Raul Hilberg, auteur d'un travail colossal intitulŽ La Destruction des Juifs d'Europe. Hilberg habite une petite maison de bois, ˆ la lisire d'une fort du Vermont. Entre deux voyages au Canada, il accepte de lui parler. Arendt, lui raconte-t-il avec tranquillitŽ, s'Žtait opposŽ ˆ la publication de son ouvrage. Elle l'avait jugŽ inutile. Aussi, l'Žditeur, Princeton University Press, n'y avait-il pas donnŽ suite. Outre ses idŽes qui vieillissent bien, c'est la passion de Hannah Arendt pour la recherche de la vŽritŽ qui lui assure aujourd'hui son actualitŽ. Dans l'une de ses rŽflexions croisŽes sur ce thme et sur celui de la politique, l'intellectuelle mentionne que si le menteur est homme d'action, le diseur de vŽritŽ, en revanche, ne l'est pas. Pourtant, dit-elle, c'est bien lui qui pose le premier geste. Car dire la vŽritŽ, c'est effectuer le premier pas en vue de changer le monde. C'est bien ce qu'a fait Hannah Arendt tout au long de sa vie.

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DANS LES PAS DE HANNAH ARENDT

Laure Adler

Gallimard, 647 pages