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Hannah Arendt, la diseuse de vérité |
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YVES LAVERTU,
Sur la page
couverture, les beaux yeux profonds de Hannah Arendt la rendent moins
intimidante. Son doux regard, bien au contraire, fait office de prŽface. Il
semble inviter le lecteur ˆ plonger dans la vie et l'Ïuvre de cette
intellectuelle dont la puissance de pensŽe continue d'inspirer les lecteurs du
monde entier.
Allemande d'origine juive, Hannah Arendt (1906-1975)
subit le nazisme dans sa chair avant de pouvoir un jour le dissŽquer en
profondeur. Avec l'arrivŽe d'Adolf Hitler dans son pays, la jeune femme prend
la route de l'exil et conna”t l'errance. En pleine guerre, elle parvient de
justesse ˆ embarquer sur un bateau pour les ƒtats-Unis. Les nazis vont rester
sur la berge. Mais ils ne dispara”tront pas de sa pensŽe. En 1951, cette
ancienne Žlve du philosophe Karl Jaspers fait para”tre une somme appelŽe ˆ
devenir un classique de la thŽorie politique. Encore aujourd'hui, ˆ New York, ˆ
Berlin ou ˆ MontrŽal, Les Origines du totalitarisme se trouve au rayon des rŽfŽrences essentielles tant
l'auteure a creusŽ le sillon profond. Avec ce livre, l'analyse de la tyrannie
et du pouvoir absolu prend une ampleur jamais atteinte.
Retour
aux sources
Pour expliquer comment en plein coeur du XXe sicle
a pu na”tre ce mal radical, l'antonyme parfait de la civilisation, Hannah
remonte aux sources. Elle se lance, dans la gense des nationalismes, de
l'antisŽmitisme et de l'impŽrialisme qui, en Europe, ont pavŽ la voie au
monstre. Chaque ŽlŽment qui a contribuŽ ˆ sa naissance est analysŽ et
dŽcortiquŽ avec force, souvent avec beaucoup d'intuition. Pour Žclairer le
concept, Hannah recourt ˆ des procŽdŽs inhabituels. Elle convoque dans un mme
Žlan l'histoire, la sociologie, la littŽrature et la philo. Autre nouveautŽ: le
nazisme et le stalinisme sont ici ŽtudiŽs c™te ˆ c™te. Et puis, il y a le style
Arendt; une Žcriture qui ne laisse transpercer aucun Žtat d'‰me. Chez elle, le
totalitarisme devient un concept qui se mange froid.
Vision
inŽdite
Se dŽgage de ce foisonnement d'idŽes une vision
inŽdite. Avec l'irruption du cauchemar totalitaire dans l'histoire, il y a
selon elle quelque chose de cassŽ ˆ jamais dans l'idŽe de progrs pour
l'humanitŽ. La rupture du fil est dŽfinitive et le dommage irrŽversible. Mis en
forme de pareille faon, le concept s'impose. Hannah Arendt se hisse au rang
des penseurs politiques les plus profonds, souligne Laure Adler qui, le temps
de ce livre, a marchŽ dans ses pas. La thŽoricienne se tient tout ˆ c™tŽ d'un
Raymond Aron ou d'un Michel Foucault. Elle est la seule femme du XXe sicle,
ajoute sa biographe, ˆ avoir su cartographier avec une telle luciditŽ cet
acharnement ˆ mettre en faillite les droits de l'homme.
Empathique
mais critique
Dans ce portrait tracŽ avec empathie de la grande
philosophe, Laure Adler tŽmoigne de l'humanitŽ de Hannah, notamment de sa foi
en l'amitiŽ. Mais on sait grŽ ˆ la biographe de demeurer critique envers Arendt
et ses zones d'ombre. Par exemple,
elle expose en dŽtail, la longue liaison sentimentale entretenue par la
thŽoricienne avec le philosophe allemand Martin Heidegger, lui qui s'Žtait
pourtant compromis avec le Troisime Reich.
Ë l'automne
2003, la journaliste fait aussi une rencontre significative lors de son
enqute. Elle interviewe Raul Hilberg, auteur d'un travail colossal intitulŽ La Destruction des Juifs d'Europe. Hilberg habite une petite maison de bois, ˆ la lisire
d'une fort du Vermont. Entre deux voyages au Canada, il accepte de lui parler.
Arendt, lui raconte-t-il avec tranquillitŽ, s'Žtait opposŽ ˆ la publication de
son ouvrage. Elle l'avait jugŽ inutile. Aussi, l'Žditeur, Princeton University
Press, n'y avait-il pas donnŽ suite. Outre ses idŽes qui vieillissent bien,
c'est la passion de Hannah Arendt pour la recherche de la vŽritŽ qui lui assure
aujourd'hui son actualitŽ. Dans l'une de ses rŽflexions croisŽes sur ce thme
et sur celui de la politique, l'intellectuelle mentionne que si le menteur est
homme d'action, le diseur de vŽritŽ, en revanche, ne l'est pas. Pourtant,
dit-elle, c'est bien lui qui pose le premier geste. Car dire la vŽritŽ, c'est
effectuer le premier pas en vue de changer le monde. C'est bien ce qu'a fait
Hannah Arendt tout au long de sa vie.
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DANS
LES PAS DE HANNAH ARENDT
Laure
Adler
Gallimard,
647 pages