L’Évangile selon Jésus

Première partie : résumé

Évangile saint Matthieu

Béatitudes           
Chapitre 5              “Bienheureux les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient. Bienheureux les doux, car ils auront la terre en héritage. Bienheureux les affligés; car ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux,  car ils obtiendront miséricorde. Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. Bienheureux les pacificateurs, car ils seront appelés fils de Dieu. Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux leur appartient. Bienheureux serez-vous quand on vous outragera, qu’on vous poursuivra, qu’on dira mensongèrement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous et tressaillez d’allégresse, car votre récompense sera grande au ciel. C’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui vous ont précédés.”
Le sel et la lumière
                       “Vous êtes le sel de la terre; mais si le sel a perdu sa saveur, avec quoi sera-t-il salé?”
                       “Vous autres, vous êtes la lumière du monde.”
Amour du prochain
                       “Si donc tu es à offrir ton présent à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton présent au pied de l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère, alors seulement tu reviendras offrir ton présent.”
                       “Vous avez entendu qu’il a été dit: Oeil pour oeil, dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant.”
                       “Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent...”
Intimité de l’amour
Chapitre 6            “Gardez-vous bien de pratiquer votre justice en public pour vous donner en spectacle aux hommes.”
                       “Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite.”
                       “Pour toi, lorsque tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père qui habite dans le secret...”
                       “Car là où est ton trésor, là aussi est ton coeur. La lampe du corps, c’est l’oeil. Si donc ton oeil est sain, ton corps entier sera éclairé, mais si ton oeil est en mauvais état, ton corps entier sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, les ténèbres, que seront-elles!”
La foi
                       “Voyez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, ni ne font de provision dans les silos; cependant votre Père céleste les nourrit. Et vous, ne valez-vous pas plus qu’eux? Qui de vous est capable à force de réflexions d’ajouter une coudée à sa vie?”
                       “Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne soyez donc pas en peine pour le lendemain. Demain s’inquiétera de soi. A chaque jour suffit sa peine.”
Chapitre 9            “Confiance, ma fille, ta foi t’a sauvée.” “Qu’il en soit fait selon votre foi.”
Chapitre 14            “Et tous ceux qui le touchaient recouvraient la santé.”
Amour du prochain
Chapitre 7            “Tout ce que vous voudriez qu’on vous fit à vous-même, faites-le à autrui. C’est toute la Loi et les Prophètes.”
                       “Tout arbre bon donne de bons fruits.”
Le dénuement de l’homme spirituel
Chapitre 8            “Les renards ont leur tanière et les oiseaux du ciel leur nid, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête.”
Chapitre 9             “Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez, apprenez ce que signifie: Je veux la miséricorde et non le sacrifice; car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.”
                       “Personne ne met un morceau de drap neuf à un vieil habit, car la pièce tire sur l’habit, et la déchirure s’agrandit. On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres; sinon, les outres éclatent et le vin se verse, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et les deux se conservent.”
Chapitre 10            “Lorsque vous serez cités, ne vous mettez pas en peine de ce que vous aurez à dire: ce que vous aurez à dire vous sera suggéré à l’heure même.”
L’unité indéfectible de la conscience
                       “Il n’y a rien de caché qui ne doive se révéler, rien de secret qui ne doive se connaître.”
La réponse à vos âmes
Chapitre 11            “... car je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez du soulagement à vos âmes.”
Le respect du “malin”
Chapitre 12            “Lorsque l’esprit immonde sort de l’homme, il se met à parcourir les lieux arides en quête de repos et il n’en trouve point. Alors il se dit: je vais retourner dans ma maison d’où je suis sorti. Il arrive et la trouve vide, bien propre, ornée. Alors il va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui, et ils rentrent et ils y font leur demeure. Et l’état final de cet homme est pire que le premier.”
Chapitre 13            “Laissez croître le froment et l’ivraie jusqu’à la moisson.”
Le royaume de l’esprit
Chapitre 14            “Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé que quelqu’un a pris et semé dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences. Mais, quand il a poussé, il est plus grand que toutes les plantes potagères; il devient même un arbre, en sorte que les oiseaux du ciel viennent se poser sur ses branches.”
                       “Le royaume des cieux est semblable au levain qu’une femme prend et mêle à trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait fermenté.”
                       “Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui le trouve l’enfouit de nouveau; puis, dans sa joie, il s’en va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ.”
                       “Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherchait de belles perles. En ayant trouvé une de grand prix, il s’en va vendre tout ce qu’il possède et il l’achète.”
Chapitre 15            “Toute plante que n’aura point planté mon Père céleste sera déraciné. Laissez-les: ce sont des aveugles conducteurs d’aveugles; si un aveugle se met à conduire un autre aveugle, ensemble ils tomberont dans la fosse.”
                       “Mais ce qui sort de la bouche vient du coeur et c’est cela qui souille l’homme.”
Chapitre 16            “ Le soir vous dites: Il fera beau demain, car le ciel est tout rouge; et le matin vous dites: il fera mauvais aujourd’hui car le ciel est rougeâtre et chargé. Ainsi savez-vous discerner l’aspect du ciel; mais les signes des temps, vous ne les savez point!”
                       “Que sert à l’homme de gagner l’univers entier s’il vient à perdre son âme.”
Chapitre 18            “Je vous le dis en vérité, si vous ne redevenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.”
                       “Que vous semble? Si un homme a 100 brebis et que l’une d’elle vienne à s’égarer, ne laissera-t-il pas les 99 autres sur la montagne pour se mettre à la recherche de l’égarée? Et s’il lui arrive de la retrouver je vous le dis en vérité, il éprouvera plus de joie à son sujet que pour les 99 autres qui ne se sont pas égarées.”
Chapitre 19            “Je vous le dis en vérité, il est difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux.”
Chapitre 20            “Dans le royaume, ceux de la dernière heure recevront autant que les premiers.”
                       “Vous savez que, chez les païens, les chefs leur font sentir leur domination et les grands, leur pouvoir. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Parmi vous, celui qui veut être grand doit se faire votre serviteur, et celui qui veut être le premier parmi vous doit se faire votre esclave.”
Chapitre 21            “La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue tête d’angle.”
Chapitre 22            “Or il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.”
Éthique
                       “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.”
Chapitre 24            “Le débordement de l’iniquité refroidira la charité du grand nombre.”
                       “Écoutez la parole du figuier. Lorsque ses rameaux deviennent tendres et que les feuilles poussent, vous savez que l’été est proche.”
Chapitre 25            “Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.”
                       “Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai pas étendu.”
                       “Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, en prison et vous êtes venus vers moi.”
Chapitre 26            “Remets le glaive à son fourreau, car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive.”
Chapitre 28            “Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde.”

 

Évangile selon saint Marc

Autorité
Chapitre 1            On était très frappé de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité, et non comme les scribes.
Chapitre 2            “Mon fils, tes péchés sont remis.”
                       “...lève-toi, prends ton grabat et rentre chez toi.”
                       Comme il était à table dans sa maison, beaucoup de publicains et de pécheurs étaient à table avec Jésus et ses disciples; car ils étaient nombreux à l’accompagner.”
                       Aussi longtemps qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent jeûner.”
                       “Alors, promenant sur eux un regard de colère, tout attristé devant leur coeur de pierre, il dit à l’homme: “Étends la main!” Il l’étendit, et sa main fut rétablie.
Chapitre 4            “...Mais ceux-là ont été ensemencés dans la bonne terre, qui entendent la parole la reçoivent  et portent du fruit, trente, soixante et cent.”
                       “Car celui qui a, on lui donnera; celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé.”
                       “D’elle-même la terre porte son fruit: d’abord une herbe, puis un épi, puis du blé plein l’épi.”
Ils l’éveillent et lui disent: “Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous périssions?” S’étant réveillé, il menaça le vent et dit à la mer: “Silence!” Le vent tomba... Et il leur dit: “Pourquoi êtes-vous si lâche? Comment n’avez-vous pas de foi?”
                       “Quand j’aurai touché seulement ses vêtements, je serai sauvée.”
                       “Pourquoi ce tumulte et ces pleurs? L’enfant n’est pas morte; elle dort.” [...] Tous ceux qui touchaient son vêtement étaient sauvés.
Chapitre 6            N’est-ce pas là, le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de José, de Judes et de Simon? Ses soeurs ne sont-elles pas ici parmi nous?”
Pureté
Chapitre 7            “Écoutez-moi tous et comprenez. Il n’est rien hors de l’homme qui puisse en pénétrant en lui, le souiller. C’est ce qui sort de l’homme qui souille l’homme.”
Chapitre 9            “... Car chacun sera salé par le feu.”
Chapitre 10            “... ce que Dieu à uni, que l’homme ne le divise pas.”
                       “Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu.”
Chapitre 13            “Quand vous entendrez parler des guerres et de bruits de guerres, ne vous troublez pas. Il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. Car un peuple se lèvera contre un peuple, un royaume contre un royaume. Il y aura par endroits des tremblements de terre, il y aura des famines: ce sera le commencement de la douleur.”
                       “...Ce que je vous dis, c’est à tous que je le dis: Veillez!”

Évangile selon saint Luc

Signe de contradiction
Chapitre 2            Voici qu’il est destiné à être occasion de chute et de relèvement pour beaucoup en Israël, et à être un signe de contradiction et ton âme à toi, un glaive la transpercera; ainsi seront révélés les sentiments de bien des coeurs.
Chapitre 6            “Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez: aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.”
                       “Ne jugez pas,... ne condamnez pas,... Donnez... une bonne mesure, pressée, tassée, débordante...”
                       “Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère, tandis que tu ne remarques pas la poutre qui est dans ton oeil à toi?... ]
                       “L’homme bon tire le bien du trésor qu’est son coeur.”
Chapitre 7            “Celui auquel on pardonne peu, aime peu.”
Chapitre 8            “Quelqu’un m’a touché, car j’ai senti qu’une vertu était sortie de moi.”
Chapitre 9            “Quiconque, après avoir mis la main  à la charrue, regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu.”
                       “Voici que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. Ne portez ni bourse, ni besace, ni sandales et ne saluez personne en chemin.”
Chapitre 10            “Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses, alors qu’il n’est besoin que de peu ou même d’une seule!”
La providence
Chapitre 11            “Et moi je vous dis : Demandez, et l’on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l’on vous ouvrira; car quiconque demande, reçoit, et celui qui cherche, trouve, et à qui frappe, l’on ouvre.”
                       “La lampe de ton corps, c’est ton oeil. Lorsque ton oeil est sain, tout ton corps est éclairé, mais lorsqu’il est mauvais, ton corps est tout enténébré.”
                       “Voyez les lis, comment ils croissent: ils ne travaillent pas, ils ne filent pas; or, je vous le dis, Salomon lui-même dans toute sa magnificience n’était pas revêtu comme l’un d’eux... ne soyez pas anxieux.”
Chapitre 12            “Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées.”
                       “Croyez-vous que je sois venu donner la paix sur terre? Non, je vous le dis, mais la division.”
                       “Pourquoi de vous-mêmes ne jugez-vous pas ce qu’il serait  juste de faire?”
Les pauvres
Chapitre 14            “Va vite par les places et les rues de la ville, et fais venir ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.”
                       “Ainsi donc quiconque parmi vous ne renonce pas à tout son avoir ne peut être mon disciple.”
Chapitre 15            “C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel au sujet d’un pécheur qui se repent, qu’au sujet de 99 justes qui n’ont pas besoin de pénitence.”
                       La parabole de l’enfant prodigue : “... Il partit donc et vint vers son père. Comme il se trouvait encore loin, son père le vit, fut touché de compassion et courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers... Amenez le veau gras, tuez-le, et festoyons joyeusement; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie, il était perdu et le voici retrouvé.”
Chapitre 16            “Car ce qui est élevé aux yeux des hommes est en abomination devant Dieu.”
La lumière
                       Car, tel l’éclair étincelant brille d’un point du ciel à un autre point du ciel, ainsi sera le fils de l’homme à son jour.
Chapitre 20            La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue le faîte de l’angle.
Chapitre 24            Les disciples d’Emmaüs... “Est-ce que notre coeur n’était pas brûlant entre nous, pendant qu’il nous parlait en chemin...”

Évangile selon saint Jean

Lumière et vie
Chapitre 1            En lui était la Vie — et la Vie était la Lumière des hommes. Et la Lumière luit dans les Ténèbres — et les Ténèbres ne l’ont pas comprise.
Chapitre 3             “Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.”
Chapitre 4            Ce n’est plus ton récit que nous croyons; car nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous avons acquis la certitude qu’il est vraiment le Sauveur du monde.”
Chapitre 8            “... vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.”
Chapitre 9            “Je suis venu en ce monde pour que se produise un discernement; afin que ceux qui ne voient pas voient; et que ceux qui voient deviennent aveugles.”
Chapitre 10            “En vérité, en vérité, je vous le dis: Celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais qui l’escalade par ailleurs, celui-là est un voleur et un brigand; mais celui qui entre par la porte est pasteur des brebis. C’est à lui que le portier ouvre, et les brebis entendent sa voix, et il appelle ses brebis par leur nom et il les pousse dehors.”
Chapitre 12            “... je vous le dis, si le grain de froment jeté en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte un fruit abondant.”
                       “Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.”
                       “Tant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin de devenir des fils de lumière.”
L’amour
Chapitre 13            “Je vous donne un commandement nouveau: que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.”
chapitre 14            “Et quand je m’en serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai vous prendre auprès de moi, afin que là où je serai vous soyez vous aussi. Et là où je vais, vous en savez le chemin.”
Chapitre 15            “Demeurez en moi et moi je demeurerai en vous. De même que le sarment ne peut porter de fruit par lui-même, qu’il ne demeure dans la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi.”
Chapitre 16            “...quiconque vous tuera s’imaginera rendre un culte à Dieu.”
                       “La femme au moment d’enfanter est dans l’affliction, parce que son heure est venue, mais quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de ses douleurs, toute joyeuse qu’un homme est né au monde.”
Chapitre 18            “Tu le dis; je suis né et je suis venu en ce monde pour ceci: rendre témoignage à la vérité.”

 

Ce résumé des Évangiles amène à quelques commentaires.

Réflexions thématiques

Il me semble que trois thèmes s’imposent :
l’amour et non le pouvoir;
la foi, ou l’adhésion au vrai;
le royaume des cieux, ou vivre en esprit.


L’Évangile selon Jésus

Deuxième partie 

1. L’amour et non le pouvoir

Chaque matin, quelque part en ce monde, une femme se lève dans la brume et se baigne dans la lumière. Presque toujours, elle repart sans un vrai compagnon. Chaque matin, des milliards de rendez-vous sont manqués et des coeurs humains sèchent dans la solitude. Ce qui me frappe, c’est le détournement du coeur. Pourquoi l’homme laisse-t-il mourir son coeur? Pourquoi le remplit-il de toutes sortes de débris, et si rarement d’amitié et de contemplation? De l’amour dont nous avons besoin, nous ne voulons pas. Des objets dont nous n’avons pas besoin, nous nous enterrons. Pourquoi?

Ce matin, je suis parti travailler avec grand souci d’arriver à quelque chose. J’avais un but en tête. Ma voiture roulait à vive allure, mes yeux fixaient devant moi un point aveugle et obsédant, je devais réussir mon entreprise. Et les milliards de rayons de lumière qui venaient m’informer que l’univers se tournait vers moi pour me combler de toutes les splendeurs inimaginables de mer, de montagnes, d’oiseaux disparaissaient sous l’effet hypnotique de la route et de mon but pourtant si éphémère. Je m’étais dépossédé de moi-même dans la mesure où je possédais ce but, ce monde mental. L’intense crédulité pour ce qui n’existait que dans ma tête avait effacé toute ma foi vivante et palpable pour l’arbre, le fleuve et son firmament. Mon athéisme n’était qu’un tas de croyances dégénérées pour ce que je croyais maîtriser et qui n’était qu’objet de pensée. Dieu court nu dehors... Mieux dit, ce qui court nu dehors est divin car au-delà de mon esprit et de mon contrôle.

Je voulais tant quelque chose que je perdais tout. Mon coeur était devenu une misère. Je lui donnais des résultats, il voulait des relations; je lui donnais des objets, il voulait des sujets; je lui donnais du pouvoir, il voulait de l’amour. Un femme se levait dans la brume, se baignait dans la mer et je ne la voyais même pas. Un bonheur me râpait le nez et moi j’allais quelque part vers quelques buts.

Ma non-disponibilité avait réalisé un grand désert autour de moi. Être possédé par un but ressemble à mourir de faim au sommet d’une montagne de blé doré parce que soudain, on désire un morceau de marbre. Le blé que nous piétinons n’est plus qu’une route vers la mort. Le paysage qui nous entoure n’est plus qu’un décor lointain.

Qu’ai-je donné à mon coeur depuis ce matin? De la quincaillerie. Et ce soir, je serai mort de faim.

Non, je le sais, je le sens, la porte est ouverte, béante, l’infini entre de partout. “Celui qui n’entre pas par la porte est un voleur...” Or tout le réel entre par la porte mais moi, je m’évertue à percer des murs pour faire entrer des voleurs. J’ai construit des besoins dont la réponse est achetable. Je vais dans de grands magasins faire entrer les voleurs. Ils viennent et me dépossèdent de mon coeur. Un millier de soirs, je suis entré chez moi sans ramener la moindre nourriture à mon coeur.

L’amour est incompatible avec le pouvoir. Ce que je possède ne peut m’aimer. Ce qui ne m’aime pas, je ne peux l’aimer. Tout ce qui est sous mon contrôle mesure très exactement l’immensité de ce dont je me prive. L’oiseau ne tient pas dans ma main, il peut donc enivrer mon regard.

Sur les 1 618 848 minutes de ma vie, j’ai ouvert la porte durant quelques misérables minutes. Juste assez pour tenir mon coeur en un certain état d’espérance.  “Je vous le dis en vérité, il est difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux.” “Bienheureux les pauvres d’esprit, car ils laissent entrer la lumière...   “Allez vite par les places et les rues de la ville, et faites venir ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux,” car eux sont disponibles à l’amour, or, ce soir, je veux aimer.

Certains matins, il m’est arrivé de vouloir combattre tout ce qui était devenu maître de moi. J’ai pris mon bâton et je me suis mis à taper sur les méchants qui avaient pris possession de moi. Et ils se sont mis à grossir. Ils se nourrissent de violence. Je leur donnais du charbon à manger, c’étaient des flammes. Ils me consommaient dans la colère. J’étais l’objet de leurs plus savoureuses plaisanteries. J’ai eu pitié d’eux. Leur coeur était affamé, car ils se nourrissaient de leur victoire sur moi. Or une victoire est un assujettissement et un assujettissement est une mesure de démission et non une mesure d’amour. Ils meurent tous de faim.  “Je vous dis de ne pas résister au méchant.” “Aimez vos ennemis...” “... chez les païens, les chefs leur font sentir leur domination... Il n’en sera pas ainsi parmi vous.” Dominer un dominateur, c’est avoir concédé dès le début la victoire à la domination, c’est se priver de l’amour dont le coeur a tant besoin.

Certains matins, juste au moment du lever, alors que la lumière s’insinue par derrière, je suis touché par la grâce. Mes obsessions me font grâce et je suis disponible au toucher de la femme matinale. Un instant, je suis dans l’innocence du bébé. Je suis donné au torrent de l’amour.  “Dans le secret de ma chambre”, j’écoute mon coeur affamé, et je le laisse enfin savourer la lumière laiteuse du soleil levant. “Les oiseaux du ciel ne sèment ni ne moissonnent”, et pourtant ils sont gavés à même le vent. “Voyez les lis, comment il croissent...” “Qui de vous, à force de tracas, est capable d’ajouter une coudée à sa vie?” Alors qu’abandonnant tout tracas, me voici plongé dans le fleuve éternel. “Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses, alors qu’il n’est besoin que de peu ou même d’une seule!” Et cette chose m’immerge depuis le début.

L’univers est ainsi fait que chaque point de son immense corps, moi compris, est informé de tous les points de l’univers aussi loin que quinze ou dix-huit milliards d’années lumière. C’est le fait scientifique le plus sûr... Et nous cherchons un signe, une preuve! Cette privation extrême que nous nous imposons à nous-mêmes dans la plus grande abondance possible me fait pitié. Parfois, il me fut donné, dans un instant où tout s’est apaisé, de goûter à cette présence si dédaignée qui est mon lait naturel. J’ai vu alors la tanière que je venais de quitter, elle était là comme un trou dans l’ombre, le sombre souvenir d’avoir appartenu à l’agitation...  “Les renards ont leur tanière et les oiseaux du ciel leur nid, mais moi, je n’ai pas où reposer la tête,” car j’erre dans la vérité qui me nourrit. “La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue tête d’angle?” Qu’est-ce qu’une planète où il est possible de poser un pied? Un caillot gravitationnel qui, justement, ne repose sur rien d’autre que soi.  

Solitude paradoxale de celui qui reçoit tout dans le même instant d’illumination : dans la tanière qu’il vient de quitter, il voit son ami Lazarre, mort à lui-même. Il pleure. Car l’instinct de la compassion a toujours la forme de l’eau. Le plus grand lien entre les hommes, peut-être le seul possible en cet instant tragique où tous courent vers des buts, c’est l’eau. L’eau n’est rien d’autre que de la lumière retournée sur elle-même, emprisonnée dans le corps de quelques atomes légers qui se sont réunis pour descendre gaiement dans la tristesse des hommes et là, féconder cette tristesse.

“Vous autres, vous êtes la lumière du monde.” “La lampe du corps, c’est l’oeil. Si donc ton oeil est sain, ton corps entier sera éclairé...” Il n’y a qu’un seul sa-voir, c’est justement l’art de voir, l’art du regard. Regarder, c’est quitter ce qui n’est pas, pour enfin se rendre disponible à ce qui est. Et tout vient s’enfouir dans le coeur humain. Le coeur est le creuset du monde. Dans ce creuset se refait le monde et ce monde ressuscité par le regard revient heureux à lui-même. La bouche chante ces moments de bonheur où le réel se roule dans sa propre lumière. La lumière purifie tout, prépare la nourriture du regard. “C’est ce qui sort de la bouche et qui vient du coeur qui purifie l’homme”. C’est pourquoi toutes les paroles qui ne sortent pas du buisson ardent de notre lumière intérieure souillent le monde.

Je pense donc que si j’arrive à élargir mon regard au-delà de ces buts qui m’obsèdent, je boirai la lumière où se baigne la femme que j’aime. Je m’unirai à elle et je rayonnerai comme le font les plus banales étoiles. “Une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.” Mon bonheur tassé, même s’il ne dure qu’une seconde de grâce, à la manière d’une nova, rayonnera dans la nuit pour un siècle et quelques lunes.


2. La foi, ou l’adhésion au vrai

Ce matin, la lumière glisse sur la mer et lui arrache un peu de couleur qu’elle pulvérise sur l’horizon. L’eau n’est plus séparée du ciel. Le regard peut monter sans rencontrer un seul obstacle horizontal. Le silence devient solennel et la beauté nous embarque pour une nouvelle aventure dans les atmosphères étranges de l’humidité. Rien ne dérange le mirage d’un ciel se baignant dans la mer sinon, quelque part dans le frémissement de la grisaille, deux mamans eiders conduisant une bande de canetons vers l’infini. Je les envie! Et pourtant, encore ce matin, je ne marcherai pas sur l’eau pieds nus. Ce serait trop beau pour être vrai. Tel est, je crois, ma manière de tuer cette foi qui soulève tout le cosmos des végétaux et des animaux : trop beau pour être vrai.

Dans tout ce monde, il n’y a pourtant pas un seul petit coin bien en chair et bien en matière qui ne soit justement trop beau, trop complexe, trop grand, trop étonnant pour être cru... Un électron vibre autour d’un champ magnétique, suspendu à une musique qui littéralement le soulève, le tient, l’électrise. Trois atomes frémissent pour donner une molécule d’eau. Cent mille milliards d’un tourbillon de poussière atomique forment une maman eider. Rien n’est teinté de la moindre banalité. Tout ce qui est tant soit peu réel se présente radicalement incroyable parce que trop beau. Il n’y a que mes simplifications qui sont, à mes yeux, croyables. Seul le faux se présente dans des formes médiocres, suffisamment petites pour gagner mon adhésion. Le vrai, lui, est toujours trop beau, trop démesuré, trop invraisemblable pour être cru par moi. Ma foi s’est noyée dans mes croyances au rachitique.

Douloureusement, ce matin, je constate que j’ai toujours cru au faux et que le vrai, parce qu’il est vrai, produit chez moi un sentiment si grandiose que je me braque contre lui. Telle est l’origine de mon manque de foi : parce que c’est vrai, je n’y crois pas et parce que c’est faux, j’y crois. Moi, j’ai adhéré à la religion des petites choses fausses dont  mon esprit se sent capable. J’ai choisi cette religion, car dans cette religion, ces petites choses fausses sont si petites qu’elles me sont soumises comme des pièces de mécano. En d’autres mots, je pratique la religion des objets, non pas des objets réels qui toujours rayonnent dans l’infini rayonnement de tout, mais des objets conçus par un esprit petit et terrifié. Je ne marche pas sur les eaux, même l’hiver à trente sous zéro, parce que je tremble de peur dans mon cinéma de pacotilles.

Imaginons le drame si Mozart n’avait pas cru à la vérité de son oeuvre. Imaginons que Mozart se soit dit : ”Ce que j’entends est si pur, si vaste, si profond, si harmonieux que cela n’existe pas.” Tous ceux qui ont allumé une étincelle le long du sentier nocturne de notre cécité ont cru que cela était vrai parce que cela était trop beau pour être faux. Et moi, je suis devant ce mur : parce que c’est vrai, je n’y crois pas, parce que c’est faux, j’y crois.

Ce matin devant la mer, un moment de grâce, j’ai vu la grandeur du monde et son incroyable mystère. Tout était trop vaste, trop silencieux, trop rayonnant, trop musical pour moi. Les mamans eiders, leurs canetons, l’insecte patineur, les moustiques de toutes espèces, tous les coeur purs entraient là-dedans, flottaient quelque part, participaient... Moi seul, je restais dans le petit monde du vraisemblable, sûr de mes désillusions. Je ne crois qu’à ce qui est petit, mortel, insensé, carré ou circulaire, je ne crois qu’à ce qui est à ma portée. Non! je ne crois qu’à ce qui est à la portée de la plus petite idée que j’ai de moi-même. Je me tiens sur le seuil, satisfait de la médiocrité de mes croyances... Dans la crainte infinie, dans la peur mortelle de ce qui est trop beau pour être faux. Je suis Mozart avorté, les pieds sur une idée conique. Je ne crois qu’en ce qui me fait mal. Si quelque chose mure l’horizon et me donne un cafard proche du désespoir, j’y crois. Si quelque chose me fait frémir de joie, je n’y crois pas. Comme une grosse tortue de marais, je n’arrive pas à sauter par-dessus une simple branche morte parce que je reste accroché au poids de ma maison. Si un oiseau me parle du vertical et de l’immensité que l’on contemple à la cime d’un arbre de montagne, je lui pulvérise un sourire narquois. Moi, je roule écrasé au sol sans jamais sortir de ma mansarde, je ne crois qu’à ce que je contrôle, je ne contrôle que ce qui est petit.

Ce matin, je me suis rendu compte que l’homme qui ne croit pas en Jésus est une petite bête morte de peur plus crédule qu’une vieille femme qui entre dans une église en s’arrosant d’eau bénite. Je suis dangereusement crédule, naïf et conservateur dans mes croyances, je ne crois qu’au plausible, c’est-à-dire à tout ce qui est si petit qu’il s’offre à ma pensée comme un objet manipulable. Or, voilà! Ce qui est suffisamment petit pour tenir logiquement dans la minceur de mon esprit ne peut évidemment pas exister. Il n’y a pas de place dans un univers aussi gigantesque et étrange pour une chose comme celle-là, bêtement elle-même dans sa définition. Tout ce qui se laisse définir, tout ce qui se laisse manipuler par une aussi petite pensée que la mienne ne peut pas exister. Bref, ce à quoi je crois, le contrôlable, ne peut pas exister. Ce qui existe, je n’y crois pas parce que c’est trop beau, trop grand, trop vrai.

Un jour, j’entrerai dans le paysage en marchant sur l’eau; un jour, j’entrerai dans la vie parce que je trouverai en moi le mystère qui fait le mystère des choses. Je ferai un trou dans les parois de ma peur et j’entrerai dans ma propre grandeur et je deviendrai apte à croire à la grandeur, et je croirai à la réalité de ce qui est grand et par le fait même, je marcherai sur l’eau... Au moins, lorsqu’il fait trente sous zéro.

Je crois à ce qui reste conforme aux définitions et je crois que les définitions lient les choses comme des geôliers armés jusqu’aux dents. Or, la vie a pour propre la métamorphose. Elle se refuse à toutes les petitesses, surtout à la petitesse d’une forme préhensible.    

 

 “En lui était la Vie — et la Vie était la Lumière des hommes.”  “Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.” “Lorsque ses rameaux deviennent tendres et que les feuilles poussent, vous savez que l’été est proche.” N’êtes-vous pas vivant.  “Est-ce que notre coeur n’était pas brûlant entre nous, pendant qu’il nous parlait...” Un homme a réalisé qu’il était vivant, il a cru en la vie, il a donc cessé de croire en la mort.

Un matin, c’était à Jérusalem, il vit le sacrifice de milliers de brebis, de boucs et de béliers. Il eut pitié de nos réflexes de morts. Tels nous traitons ces animaux, tels nous nous traitons nous-mêmes. “Sors de la mort”, cria-t-il. Et un seul, Lazarre, s’est levé et est sorti de sa tombe. Tous les autres sont restés là et chaque jour, l’homme sacrifie l’homme, le fait petit, l’enferme jusqu’au désespoir dans l’illusion de ses définitions univoques. Et nous mourons de soif, car l’eau n’entre pas dans nos vases.

Imaginez un instant que l’eau enfin s’approche de la soif. Imaginez que ceux qui se tiennent comme moi dans la crainte, les pieds cloués au seuil refusant au réel sa réalité, imaginez que ceux-là, c’est-à-dire nous, voient un homme qui arrive du côté du paysage,  un homme qui, depuis plusieurs années déjà, est entré dans le paysage, il y est vraiment et y participe de sorte que cet homme, plutôt que se tenir sur le seuil, arrive du côté du paysage... Il arrive de la mer, il est donc évidemment suspendu dans la vibration complexifiante de la vie, il marche sur l’eau, il n’est pas moins qu’une maman eider. Cet homme tend la main : “Confiance, ma fille, ta foi t’a sauvée.” La seule chose magique dans cette phrase, c’est qu’il a parlé du futur au passé : “...ta foi t’a sauvée”. Il a fait l’acte de Mozart, il a entraîné une oeuvre, par nature future, dans le passé immédiat, il en a fait, un fait. L’homme de foi s’attaque au futur, le tranche par morceaux, le pique à la fourchette et le rabat dans le passé le plus immédiat de l’instant. Il perçoit la vérité de tout ce qui est grand, vivant, indressable, inassujettissable, et il impose au passé cette vérité du futur. La vérité s’est présentée à nous comme quelque chose à accomplir et nous restons sur le seuil en refusant toute résurrection, pas même la petite résurrection de la moindre rencontre avec la jeune fille de Naïm, pourtant endormie, que l’on apporte au cimetière comme tous les autres enfants...

“Qu’il en soit fait selon votre foi.” Telle est la loi du cosmos. “Tous ceux qui le touchaient recouvraient la santé.” Est-il possible d’être malade lorsque la vie nous caresse la peau du dedans comme du dehors? “...lève-toi, prends ton grabat et rentre chez toi.” Est-il possible de rester couché lorsque le matin rayonne? “Quand j’aurai touché seulement ses vêtements, je serai sauvée.”

J’irai à la source et je boirai de cette eau. Un jour, j’oublierai la pesanteur de ma crédulité pour tout ce qui tient dans une conversation conventionnelle. Si j’ai soif, c’est qu’il y a de l’eau, si j’ai faim, c’est qu’il y a à manger, si j’ai peur, c’est qu’une mère quelque part me protège, et un peu plus loin, un père... Je rentrerai chez moi. “... il est doux et humble de coeur, et je trouverai du soulagement à mon âme.”

Ne pas croire à la vérité, c’est-à-dire tenir au mensonge et à la petitesse, ou si vous voulez, ne voir que les plus petites productions de mon esprit, n’aimer que le faux et l’irréel, c’est précisément la même chose qu’avoir un coeur de pierre. “Alors, promenant sur eux un regard de colère, tout attristé devant leur coeur de pierre, il dit à l’homme: Étends la main! Il l’étendit, et sa main fut rétablie.” Avoir un coeur de pierre, c’est la même chose qu’avoir une main flétrie.

L’homme commercial se nourrit de ce qui se vend, or ce qui a une valeur marchande est mesurable, et ce qui est mesurable est faux et n’existe pas. Se nourrir de ce qui n’existe pas, c’est se condamner à mourir de faim. Tel est le sort de celui qui erre en ce monde en picorant des marchandises et en s’offrant au marché du travail.

“Tu ne te soucies pas de ce que nous périssions? Silence! dit-il, et le vent tomba... Pourquoi êtes-vous si lâche? Comment n’avez-vous pas de foi?” Je veux m’offrir à moi-même comme l’immensité d’un univers. Je suis infini : c’est la seule vérité qui me fait réellement trembler. Lorsque je n’y crois pas, c’est parce que c’est plus vrai que jamais. Croire en la simple réalité n’est rien d’autre que prendre appui sur la conscience et la conscience n’est rien d’autre que le royaume des cieux. Le ciel, nous le savons plus que jamais, est littéralement tout ce qui ose exister dans une grandeur qu’on dit proportionnelle à l’élasticité maximum d’un rayon de lumière, quelque chose entre quinze ou dix-huit milliards d’années d’un rayon de lumière voyageant à la vitesse de 300 000 km par seconde. C’est trop beau, trop grand pour être faux.

3. Le royaume des cieux, ou vivre en esprit.

“Tu le dis; je suis né et je suis venu en ce monde pour ceci: rendre témoignage à la vérité.” “Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.”

L’esprit ou la source créatrice, qui peut la discriminer? La source créatrice se compose sans doute minimalement :
d’une lumière ouvrant le champ à sa propre transparence, la conscience;
d’une intelligence créatrice productrice des métamorphoses, hantée par un insatiable besoin de diversification;
d’une intelligence critique destructrice qui ne tolère pas la permanence des formes;
d’une intelligence intégrative ouvrière de l’harmonie si chère à Héraclite;
d’une mémoire qui rassemble tout;
d’un coeur dans lequel s’unissent les sentiments et les qualités singulières (ce que les anciens nommaient “âme”);
d’une personnalité qui unifie toutes les composantes de l’esprit;
d’un corps (lumière réfléchie), lieu de l’expérience de soi.
Vivre dans le Royaume, c’est vivre en esprit et cela commence par la force abrasive de la lumière-conscience. Arrive un moment où la pensée est invitée à sortir de l’édredon sécurisant des pensées toutes faites, arrive le temps trouble du réveil.

“Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.” “...Ce que je vous dis, c’est à tous que je le dis: Veillez!” “Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées.” “Il n’y a rien de caché qui ne doive se révéler...” “... Car chacun sera salé par le feu.”

“Rien de caché qui ne doive se révéler.” Mais alors pourquoi l’avoir caché? En esprit, il n’y a pas de cachette. Simplement, ce que l’esprit produit, ses propres créatures, ne sont jamais uniquement des créatures. Dans la “musique cosmique”, je me fie ici aux différentes théories des cordes, chaque note de musique produit sa propre mélodie (selon des contraintes forçant l’harmonie).

L’oeuvre est toujours en multiplication de soi. Bref, le futur dépasse et recouvre le passé comme une mère se love autour d’une marmaille sans cesse multipliée, diversifiée, grouillante d’imagination. Ce futur excédant et excessif, c’est le “caché” du présent (le présent ne peut connaître les formes du futur, mais simplement les principes de son harmonie). L’esprit agit comme un levain et il fait éclater les formes fixes. Mais le futur ne fait pas qu’engrosser le présent, il engrosse aussi le passé (forcément blotti dans les creux de quelques mémoires physiques).

“Personne ne met un morceau de drap neuf à un vieil habit...” C’est pourtant très précisément ce que fait l’esprit. L’esprit ajoute constamment du neuf aux vieux habits de la mémoire. Aussi, tout le passé devient un récit tragique, déchiré, formé de ruptures et de recompositions.

Que raconte ce récit?

Il raconte que la conscience se cherche, mais qu’elle ne se connaît qu’en créant, de telle sorte qu’elle se déroute et qu’ainsi tout l’univers s’ouvre comme un fruit chargé de semence. “Quiconque, après avoir mis la main  à la charrue, regarde en arrière...” a les yeux crevés, car, dans le sillon, fleurit aussi ce qui n’a pas été semé. “... je moissonne où je n’ai pas semé....”

“D’elle-même, la terre porte son fruit: d’abord une herbe, puis un épi, puis du blé plein l’épi.”   “Laissez croître le froment et l’ivraie jusqu’à la moisson.” Et toute cette inventivité, cette déroute du créatif dont les formes, si parfaites soient-elles, engendrent du mal et du bien, que produit-elle?

Un surplus d’être. Ce qui ne peut être créé directement, comme le sentiment, est produit indirectement dans la dialectique du bien et du mal. “Celui auquel on pardonne peu, aime peu.” L’ivraie fera du froment une plante sublime, car travaillée par d’inévitables malheurs (erreurs propres à tout apprentissage). Qu’est-ce que le malheur? Un repli permettant à la conscience de bondir dans des sentiments de plus en plus grands. C’est la force intégrative de l’amour.

“Si donc tu es à offrir ton présent à l’autel, et que là, tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton présent...” “Je vous donne un commandement nouveau: que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.” Et non pas comme vous vous aimez vous-mêmes (puisque vous ne vous aimez pas vraiment).

“Tout arbre bon donne du bon fruit.” Tout arbre mauvais provoque les arbres bons à produire de meilleurs fruits en intégrant les mauvais comme le code génétique intègre les maladies les plus destructrices du passé (Les descendants de ceux qui ont survécu à la peste hémorragique du Médiéval sont aujourd’hui immunisés contre le SIDA, ils représentent de 10% à 15% de la population européenne).

 “Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé...” “Le royaume des cieux est semblable au levain...” “Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché...” “... si le grain de froment meurt, il porte un fruit abondant.” “La femme au moment d’enfanter est dans l’affliction, mais quand l’enfant est né, elle est joyeuse...” Le pouvoir démultiplicateur de l’amour... Principe créateur... Le mal lui-même sert à la croissance du bien.

“Je vous le dis en vérité, si vous ne redevenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.” “Voici que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups.” Lorsqu’on voit un petit groupe d’enfants jouer dans un immense dépotoir au milieu de carcasses de chars d'assaut, et qu’on entend leurs rires témoigner de leur immunité, on voit l’avenir se foutre du passé, on voit la vie se foutre de la mort. Sur la croix, certains ont vu un corps mutilé, d’autres ont vu une volée d’étourneaux déguerpir loin de Jérusalem.

“Que vous semble? Si un homme a 100 brebis et que l’une d’elle vienne à s’égarer, ne laissera-t-il pas les 99 autres...”  L’enfant prodigue revenait chez son père. “Comme il se trouvait encore loin, son père le vit, fut touché de compassion et courut se jeter à son cou...” “Dans le royaume, ceux de la dernière heure recevront autant que les premiers.” L’amour ne connaît pas un seul être moins important qu’un autre. On écoute une mélodie de Bach. Elle comporte, disons, 10 000 notes. Est-ce que chaque note vaut un dix-millième de l’oeuvre? Non. Chaque note a presque l’importance de toute l’oeuvre. Vous enlevez un petit groupe de notes et l’oeuvre perd un gros pan de sa beauté. Plus une oeuvre est parfaite, plus chaque élément de l’oeuvre devient irremplaçable. La moindre petite erreur sur un code génétique de quelques milliards d’informations peut abattre un homme. Le Royaume, c’est le regard de l’amour, rien n’est moindre, tout concourt à la beauté.

“Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire...” Le visage de l’oeuvre entière se retrouve dans chacun des visages. Les plus nus étant les plus vrais, il est plus facile de reconnaître l’oeuvre lorsque le bébé naît ou lorsque le vieillard meurt, donc lorsque l’homme est à son plus pauvre. “... vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.” “Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde.” “Et là où je vais, vous en savez le chemin.” “Demeurez en moi et moi je demeurerai en vous.”

Dans l’état d’amour, le tragique est déjà baigné dans sa consolation, car le héros émerge de la poussière comme une bernache sort du brouillard. Qu’est-ce que le héros? Le héros est le contraire de l’idole. L’idole se présente sous une forme définie, elle s’impose par la définition de sa forme, sa précision et son illusion d’éternité. Le héros brouille tout. Une fois élevé, il attire tout à lui. Tous se détournent de l’idole. Et quel est son propre? Il manifeste que tout doit mourir dans l’acte de résurrection, car la vie traverse les formes et les métamorphoses
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