Photo Georges Beaulieu
 

Camp du Cap à l’orignal, Parc du Bic



La croix des chemins

du sixième rang de St-Valérien
Nouvelle
Jean Bédard

Au sud de Saint-Valérien se trouve une vaste solitude de forêt, de lacs et de rivières. L’hiver, personne ne s’aventure aussi loin. Vit là une souche familiale qui en est à sa dernière survivante (Madame Cimon) et, plus loin encore, un couple nouvellement marié (Manon et Jean-Guy) qui ne s’est pas encore aperçu de son isolement. C’est tout. Le reste respire et meurt  à l’état végétal ou animal.

Madame Cimon me rapporta l’événement comme si elle l’avait vécu dans la peau de Jean-Guy. Effet de choc sans doute!

***

C’était un soir de froidure et de poudrerie. Je lui avais claqué la porte au nez. J’aurais voulu la tuer. Je préférais mourir de froid, nu-main, nu- tête et en queue de chemise dans le monde en chamaille qui s’évaporait dans la nuit et le vent. Ma douce brunette avait enfoncé le glaive au bon endroit. Elle connaissait ma vieille plaie. Elle l’avait explorée. Je la lui avais confiée. Elle pouvait viser juste. 

Je savais que j’allais mourir ainsi. Je le savais depuis le début, depuis l’anniversaire de mes huit ans. Ce jour-là, s’était imposé à moi un des commandements de ma plaie : Si je cède à l’amour, je mourrai englouti dans l’inévitable trahison qui suivra. “Maman tu n’aurais pas dû me faire ça. Huit ans, c’est trop jeune pour une perfidie comme celle-là.” Certaines blessures sont mortelles. Peu importe, la femme qui reprendrait le glaive, elle me noierait dans mon propre sang à la première trahison.

C’était ce soir-là, un soir de froidure, un soir parfait pour une agonie suspendue depuis trop longtemps. En courant sur le sixième rang de Saint-Valérien, à l’envers d’un blizzard qui hurle noroît, les mains devant la face et les oreilles au vent, il n’est pas nécessaire de se tuer pour mourir. Une minute vaut un siècle d’usure, dans une heure, je serai déjà fossilisé. Bravo! Tant pis! Manon, t’aurait pas dû me faire ça. Demain tu trouveras un corps momifié que même tes seins nus ne pourront réchauffer. Tu n’auras pas loin à marcher pour rire de ma dernière impuissance.

À la croisée du rang six et de la route de Saint-Guy menant à la réserve Duchénier, il y a une ridicule croix des chemins, blanche comme du lait. À ses pieds, une madone bleue soupire au ciel. C’est là que je me suis arrêté parce qu’une bergerie du côté ouest bloquait le vent. Je n’étais d’ailleurs plus capable de courir, mes pieds avaient le poids des pierres. Et puis, c’était joli : se suicider devant le plus réputé des suicidaires.

Oh! maman, que tu m’as conté l’histoire! Surtout le jour où tu nous as fait tout un plat de ta mort. Le récit s’est planté de travers dans toutes les promesses que tu nous as arrachées “en Son Nom”. Il monte à Jérusalem, il pourfend les vendeurs et les changeurs, il insulte la curie juive et s’attaque à l’ordre établi pour nous planter son amour au coeur... Tu parles! Je la connais cette farce et attrape :   “Après tout ce que j’ai fait pour toi Jean-Guy... Mes sacrifices, mes malheurs, tout ce que j’ai enduré... Tu peux pas me faire ça...” Pilate, César, Napoléon, c’est rien à côté de ce pouvoir : ton chantage, Son chantage, votre chantage. “Tu vas finir par me tuer Jean-Guy...” Le crucifix au-dessus de la tête de lit, le visage de sang qui regarde le petit Jean-Guy.... “Tu resteras pur... Jean-Guy, ton coeur est à maman...” Eh oui! Maman, je rachèterai tous les hommes, surtout ton père et ton grand-père. Je serai Jésus, j’ouvrirai mon flanc à ton amour et tu pourras planter ta lance de dix-mille ans de ressentiment pour l’homme charnel, aujourd’hui, ton fils, ton enfant dont tu as violé le coeur.

Alors maman chérie, regarde-moi mourir devant Lui! Demain Manon, trouvera mon corps, intact, gelé, enfin pur, le visage ouvert à celui qui, le premier, utilisa sciemment son martyr pour écraser le monde à ses pieds. Le funambule! En trois heures, il nous a rendus éternellement coupables de ramper par terre dans nos déchirures. Et je rampe dans mes vieilles blessures... devant la croix, ta croix, ma croix.

Une croix blanche dans de la neige enragée, tu ne la vois pas, elle te voit. Chaque dimanche, la vieille madame Cimon, notre corpulente voisine, piquait une rose écarlate dans la main de la vierge, une rose qui ne se fanait jamais, faite d’un vieux tissu de famille qu’elle disait rare et qu’elle découpait avec la plus grande économie. La fleur d’une semaine, elle l’enterrait au pied de la Croix et la remplaçait par une toute fraîche. Cela durait depuis des lunes, depuis que son benjamin avait été écrasé sous un tracteur. “J’irai le rejoindre lorsque je n’aurai plus de tissu.” C’est ce qu’elle avait confié à Manon.  Depuis trois semaines, la rose était un peu plus grosse. Comme moi, la vieille était pressée d’en finir.

La tache rouge brillait au milieu de la grisaille glacée. Là, se démembraient les dernières lumières de ma dernière journée de rampeur.

Le vent hurlait dans le toit de la grange et retombait enragé à quelques mètres de la croix. J’étais un peu à l’abri, j’allais mourir un peu plus lentement, peut-être dans trois heures. Mes doigts blanchissaient, mon coeur ravalait le sang, mes pensées gémissaient de plus en plus calmement.

Maman n’avait jamais rien dit de sa blessure, mais quand elle nous épluchait un souvenir, il y avait toujours une ombre mâle qui rôdait dans l’angoisse. Un père n’est pas obligé d’être là pour installer son chantage à lui. Au contraire, il a avantage à se tenir loin, mystérieusement absent. “Notre père qui est aux Cieux!”. Et il manque à l’enfant. C’est son arme. À partir de là, il peut traîner son enfant jusque sur une croix, horizontale ou verticale, selon le besoin. Mon grand-père était de ce genre : un monstre d’absence qui engendra dans la petite fille trahie un monstre de mère présent, ainsi va ma douce famille. Alors moi, j’avais inscrit dans ma chair l’interdit de faire un enfant. Et ma douce Manon, aux ongles si longs, s’est fait un nid dans cette blessure et dans ce nid, posément, lentement, elle se vengeait de son propre père. Ce soir, maman! J’arrête cette manie humaine de transmettre la mort en même temps que la vie. Bénis soient le froid et la glace qui embrasseront un jour le cosmos entier étouffant dans la cendre le spasme tragique de nos ridicules langueurs...

La bergerie, justement, hurlait au vent. Cela me faisait sourire. Je me sentais dans le futur de tous les hommes : le corps refroidi, le coeur engourdi, l’amer qui retourne à la mer. Les fleuves de chair charrient leurs alluvions jusqu’à l’océan. Le tragique disparaît dans les valses marines. Bienheureux ceux qui souffrent, car la mort les soulagera! Je crois que je me serais endormi à ce moment-là, mais dans le hurlement du vent, mon oreille discriminait un gémissement qui n’était pas le mien ni celui du vent. Un bêlement désespéré, aigu, chevrotant. Je fus long à le reconnaître. Il fallut que ma stupide tempête intérieure coagule un moment dans le froid. Libéré, j’entendais distinctement : un agneau du troupeau de madame Cimon appelait au secours.

Je m’arrachai de ma torpeur et réussis à déplacer mes pieds de béton jusqu’à la bergerie. Un agneau était sorti entre deux planches que le vent avait refermées. “Bienvenu en ce doux monde”, lui chuchotai-je à travers mes mâchoires immobiles. “Attends, je vais te ramener à la chaleur du troupeau.” Il se laissa prendre entre mes deux bras rigides. Je fis péniblement le tour du bâtiment. La porte du bercail restait coincée dans la glace. “Bon, il faudra monter jusqu’à la maison de la vieille Cimon. Ça va poudrer! Accroche-toi.”

L’animal réussit à se glisser dans ma chemise et j’entrepris mon chemin de croix. La maison de la vieille Cimon n’était pas si loin, deux arpents au plus. Mes jambes avaient lâché. À genoux, deux arpents, c’est long! Je priai mon coeur de tenir jusqu’à l’habitation. L’agneau me réchauffait la poitrine. Ni mains ni pieds ne répondaient, à peine si les articulations des hanches et des épaules me permettaient d’avancer. J’étais comme euphorique dans mes membrures tétanisées. Mon corps de bois obéissait de plus en plus lentement, mais sans se plaindre.  Il n’y avait qu’une fine douleur qui grinçait entre mes entrailles vivantes et les glaçons vitreux qui s’accumulaient dans mes dernières articulations mobiles. La friction stridente me tenait réveillé. J’avais tellement sommeil. Je suppliais la souffrance d’augmenter un peu sa torture, car je voulais aller porter l’agneau à madame Cimon.

La douleur engendrait un curieux sentiment qui s’agrandissait doucement : mourir en donnant la vie. Rien ne semblait aussi vieux. J’avais l’impression d’entrer dans une artère primordiale de l’existence, une artère plus vieille que le premier soleil, comme si dans la mort inévitable du cosmos s’engendrait, maintenant, un être nouveau, libre et exalté. J’allais sécréter une parcelle de cet être. Tout le monde sidéral était un ventre pour un enfant qu’il fallait faire. Un peu de cet enfant jouait dans ma chemise et je goûtais dans mes dernières douleurs, la joie de le produire. Je disparaissais en lui.

Tout mon effort consistait à entretenir la délicate douleur que mes pénibles mouvements engendraient. Rien ne m’apparaissait aussi important que brasser cette dernière braise. Mes poumons roulaient dans ce feu. J’avançais en faisant tourner la roue de cette généreuse douleur. Mes membres obéissaient comme des rames de bois. Mon coeur s'agitait dans mes poumons en attisant des flammes bleues. Je voyais la maison de haut, comme si mes deux yeux m’avaient déjà quitté et m’attendais en haut d’un surplomb. En bas, la poudrerie faisait rage et l’homme frigorifié avançait comme une tortue à travers des blocs de glace.

Les trois marches de la galerie approchaient comme une montagne. Je me concentrai sur la douleur que j’arrivais à ranimer en frappant sur le tambour de mon coeur. Je n’occupais plus que la petite surface du faible battement. Par gonflement du sang, je me hissais. Par relâchement, je retombais. Je roulai enfin sur la galerie. On aurait dit un grand glaçon de caverne s’écrasant sur une dalle de marbre. Le fracas de ma chute emporta ma dernière douleur dans une fente de lumière. L’agneau lança un bêlement. Madame Cimon ouvrit.

— Dieu du Ciel, Jean-Guy!

L’agneau déguerpit dans la maison. Il sautillait autour du poêle en glissant sur ses sabots. Mon coeur sourit et détendit doucement son ultime étreinte. Madame Cimon avait agrippé ma chemise et tirait sur mon corps trop lourd. Elle utilisait tout son poids. Je lui chuchotai de laisser faire, qu’il était trop tard, de regarder l’agneau gambader près du feu... Elle n’entendit rien, me traîna au pied du poêle, ferma la porte.

— Mon Dieu! Jean-Guy qu’est-ce que t’as fait?

Je l’entendis téléphoner à l’urgence avec l’angoisse d’une mère pour son enfant. Elle raccrocha. Je ne pouvais rien faire pour la rassurer.

— P’tit Jésus! L’urgence, ici, par un temps pareil! S’ils arrivent avant demain matin, ce sera un record! Le pauvre sera mort... Manon, je téléphone à Manon... Non! Ça va lui briser le coeur. Son beau Jean-Guy, elle l’aime déjà trop. Y faut juste que je le réchauffe. Un point c’est tout. Y a pas d’autre espoir.

Elle s’agenouilla par terre, ouvrit sa chemise de nuit et couvrit mon corps glacé.

— Mon doux Jésus! Il est allé mourir pour rien devant la croix des chemins. Quelle misère! Personne n’a rien compris. On a beau répéter l’histoire deux mille ans par dix millions de croix plantées partout, cette histoire de croix ne nous rentre pas dans la tête. C’est pourtant pas la mer à boire. On veut pas mourir comme ça, sans tuer quelqu’un quelque part. On se révolte! On charrie nos blessures en prenant bien soin de les redonner avec un petit multiplicateur. Toujours cette même souffrance qu’on se rajoute les uns sur les autres. Eh oui! mon Jean-Guy, Manon a couché avec ton meilleur ami parce que t’as peur d’être un homme et t’as peur d’être un homme, parce que ta pauvre mère t’a ridiculisé. Ta mère se vengeait de son père qui se vengeait de je ne sais plus qui... Ainsi de suite, ainsi soit-il. C’est-y pas banal! Il y a des variantes dans chaque famille et ça grossit comme une boule de neige. Alors Lui, Il est monté à Jérusalem. Il a attendu que quelqu’un se venge. Il a attendu trop bien. Toutes nos violences ont convergé sur lui, des blessures et des malheurs qui venaient de je ne sais où! On l’a massacré. Il savait trop bien recueillir l’homme, ce Fils de l’homme. Il savait, lui, qu’on ferait de ce massacre sans vengeance en retour, un étendard. Et il se disait qu’à force de regarder l’étendard on finirait par comprendre...

“Comprendre quoi?” J’étais incapable d’articuler quoi que soit. J’étais au trois-quart mort et flottais dans un espace tranquille au-dessus du poêle. Mais la vieille Cimon avait l’air de comprendre mes questions.

— C’est trop simple pour toi, mon Jean-Guy. On digère pas la mort, on digère pas la souffrance. On le prend pas. Alors on ajoute notre haine de la mort sur la mort, et notre haine de la souffrance sur la souffrance. On aggrave tout. Il est venu pour raconter la même éternelle histoire : Oui! on meurt et on souffre, c’est pas nécessaire d’en rajouter. Les épines, les clous, le fouet de nos petites tractations contre la mort,  c’est pas nécessaire. La mort, même le ciel l’aime. Je vais te résumer l’Évangile mon Jean-Guy : S’il existe quelque part un être qui n’est pas mortel, supposons un dieu ou un ange, cet être ne pense qu’à venir mourir avec nous. C’est plus fort que lui. Mourir pour donner la vie, c’est la loi. S’il voit un malheureux agneau qui tremble de froid à côté d’une grange, il marchera, à genoux s’il le faut, pour le sauver. Il aime cette histoire universelle de la mort pour la vie. Il l’épouse. Même les étoiles meurent pour la vie. C’est le secret de la métamorphose, Jean-Guy, c’est juste le secret de la métamorphose... Il fallait pas en faire tout un plat. Il n’y a pas un seul dieu qui ne sacrifierait son éternité pour une aventure de métamorphose.

Ses larmes glissaient sur les joues de mon cadavre. Je voyais les grosses gouttes tomber et pourtant, je sentais sa joie, sa grande joie d’être embarquée dans l’aventure des métamorphoses. Moi-même j’étais en paix. J’aurais juste voulu être capable d’utiliser deux doigts pour écrire à Manon de ne pas se sentir coupable de ma mort, de la prendre comme un acte gauche d’amour et de repartir à zéro, comme moi je pars à zéro. Je n’ai pas pu. Néanmoins, je traînai assez longtemps autour de Madame Cimon pour qu’elle écrive, à la manière d’une médium, cette petite histoire d’un homme blessé comme les autres et qui, comme les autres, est mort en engendrant la vie.