Avril 2005

Richard Bergeron, Hors de l’Église, plein de salut. Pour une théologie dialogale et une spiritualité interreligieuse. Collection «Spiritualités en dialogue», Montréal/Paris, Médiaspaul, 2004. 221 p.
Quarante ans après la promulgation de la déclaration conciliaire sur les rapports interreligieux (Nostra Aetate), voici un petit ouvrage éclairant et stimulant. Certaines personnes diront que c’est tardif, que cela aurait dû être écrit bien avant. La vision de cet écrit de Richard Bergeron est enrichie par un travail suivi sur le terrain en milieu pluraliste, plus précisément au cœur des nouvelles religions et spiritualités; et ce, depuis la recherche qui a donné naissance en 1982 à son ouvrage intitulé Le Cortège des fous de Dieu. Cette recherche devait amener l’auteur et quelques amis à fonder le Centre d’information sur les nouvelles religions en 1984. Deux décennies se sont rajoutées qui ont nourri cette réflexion ouverte, objet essentiel du présent ouvrage. L’auteur s’est laissé inspirer par des questionnements et des interpellations de tant de lieux autres, étranges parce qu’étrangers, selon une image typiquement québécoise.

Apprivoiser l’autre dans sa différence et le respecter dans toute son intégrité constitue, me semble-t-il, le fil conducteur de ce livre accessible à toutes les personnes soucieuses d’un humanisme radical et fondamental tout autant qu’aux personnes inscrites dans une tradition culturelle et religieuse, quelle qu’elle soit, mais préoccupées prioritairement de l’humain et de sa destinée. La responsabilité qui incombe aux coreligionnaires chrétiens de l’auteur est lourde de sens et remplie d’espérance. Si la mort annoncée et imminente d’un catholicisme perçu, dans sa forme externe, comme désuet et obsolète doit en même temps laisser entrevoir de nouveaux surgeons, les filons dégagés par Richard Bergeron devraient présager d’un renouveau sans pareil.
En trois parties et huit chapitres, l’auteur développe des informations historico-culturelles de première main et des thèses liées à une théologie dialogale s’appuyant sur des auteurs majeurs tels John Henry Newman, Karl Rahner, Bede Griffiths, Raimundo Panikkar, Claude Geffré, John Hick, Paul Knitter, Jacques Dupuis, Adolphe Gesché, Walter Kasper et, tout près de nous, André Naud, qui réfléchit à partir de Simone Weil. Le parcours théologique de Richard Bergeron va de l’héritage laissé par des auteurs percutants d’avant Vatican II, qui traitent du salut extra-chrétien, à cette génération de théologiens qui se consacrent aux premiers balbutiements d’une théologie des religions depuis les années ’70 (voir la note 8, p. 160).


D’abord un parcours historique
La première partie retrace d’abord le terreau juif du Maître Jésus de Nazareth. En science de la religion, on qualifie la religiosité d’une personne par sa manière personnelle, et parfois inédite, de vivre, selon une densité variable, une foi qui se veut simultanément critique par rapport au support externe de la tradition religieuse héritée ou choisie, et annonciatrice d’une transformation rendue incontournable, car commandée par la situation contemporaine. Ce qui confère son caractère prophétique à un vrai maître.
La religiosité de Jésus a des accointances certaines avec la profonde spiritualité du judaïsme et contredit, cependant, beaucoup de ses aspects extérieurs de type juridico-légal ne tenant pas suffisamment compte de l’humanité et de l’amour agapè, noyau dur de cette spiritualité. Ce maître spirituel vit une intimité inégalée avec celui qu’il appelle familièrement Abba. Le premier chapitre passe en revue les diverses communautés palestiniennes et judéo-hellénistiques aux sources d’une spiritualité judéo-chrétienne sans heurt avec l’héritage proprement juif de rabbi Jésus. Sa nature messianique (il est « Christ », « messie ») consommera cependant une rupture entre les deux traditions.

Un choc tout aussi brutal se révélera dans la rencontre du christianisme avec la culture grecque et nommément philosophique. Le deuxième chapitre montre comment s’inscrit la rationalité au coeur de ce mouvement spirituel. Non sans de grandes difficultés puisque l’inculturation à ce qui est jugé païen sera vite condamnée et stoppée. Mais de grands spirituels de cette époque reconnaîtront les apports du paganisme dans leur cheminement, établissant ainsi les premiers germes d’un dialogue possible. Il est toujours étonnant de rencontrer paradoxes et contrastes au sein d’une même tradition. D’une part, l’examen nécessaire des positions diverses et différentes concernant Jésus le Christ et d’autre part des condamnations rapides court-circuitant tout dialogue. Quand la peur oriente les débats ou que la prétention à la possession exclusive de « la » vérité se manifeste, les ingrédients des pires conflits sont réunis pour le plus grand malheur de l’humanité. Chapitre philosophique qui aurait exigé de plus amples développements malgré l’avertissement de l’auteur (note 1, p. 44). Il s’adresse plus à des érudits de la philosophie et de l’histoire des idées et idéologies de l’Antiquité.

Le troisième et dernier chapitre de cette première partie nous fait une démonstration éloquente de l’institutionnalisation de ce mouvement spirituel, de son « impérialisation » qui laissera en jachère le dynamisme révolutionnaire des débuts. Devenu lieu d’un pouvoir concentré, le christianisme va dévier vers l’intolérance religieuse de plus en plus manifeste et universelle, développant un exclusivisme en matière de vérité! Attaquer l’adversaire, l’ostraciser ou même tenter de l’anéantir, telle est la riposte au reniement et à la trahison renouvelés à l’égard du Maître dans un contexte de répression et de mise au silence d’un semblable, d’un frère en humanité. Seule l’écoute patiente et attentive peut porter des fruits partagés. En particulier l’écoute des personnes différentes, des sans voix, des sans titre, des exclus et des plus petits d’entre tous. Cela ouvre sur la vraie nature d’une spiritualité chrétienne toujours à reformuler pour les générations montantes. C’est l’objet de la deuxième partie.


La spiritualité chrétienne en contexte pluraliste
Le christianisme primitif ne s’est-il pas construit à même le pluralisme de l’époque? N’est-il pas le résultat d’adoptions et d’adaptations de plusieurs éléments puisés à même le judaïsme, la religion gréco-romaine et le paganisme ambiant? Il n’y a pas de génération spontanée même en religion! Le chapitre cinq est donc consacré à une analyse critique du pluralisme, qu’il soit de fait ou de droit. Toute évolution se compose de trois temps : progression, phase plateau, régression et propulsion à nouveau vers l’avant. Ken Wilber le dit si bien : « L’évolution a la capacité tout à fait stupéfiante d’aller au-delà de ce qui existait avant.» L’auteur indique le sens du pluralisme et la chance inouïe pour le christianisme de pouvoir profiter de ce contexte mondial séculier et pluriel pour entrer en dialogue. C’est le mode de coexistence souhaitable et à prescrire pour humaniser la planète.
Le christianisme, à l’instar de toutes les traditions religieuses, doit d’abord rendre plus humaines les populations et les sociétés avant de vouloir en élever l’âme. La croix, symbole premier de la tradition chrétienne, affiche une verticalité qui est interrompue par la partie transversale, horizontale qui rappelle le soin du frère humain dans son corps et dans son esprit avant de guérir son âme. Ce fut l’originalité de la mission de rabbi Jésus. Il n’a jamais exigé de l’autre une identité similaire à la sienne – d’un point de vue culturel, ethnique ou religieux – avant d’intervenir auprès de lui au nom de son père, Abba. L’approche dialogale n’est pas le fruit d’une vogue ou d’une mode : c’est une nécessité de l’Esprit-en-action. C’est un chemin de paix résultant des efforts de justice et d’amour agapè. Le dialogue ouvre aussi un horizon d’espérance au cœur d’une culture trop marquée par le désespoir et le nihilisme, le désenchantement et la fatalité.

Mais comment naître à une spiritualité chrétienne pluraliste? Le chapitre cinq s’y consacre largement avec des accents puisés à même l’expérience de l’auteur qui en témoigne avec beaucoup de simplicité et une conviction profonde. De plus il démontre à même les écrits néotestamentaires les fondements d’un dialogue à l’enseigne de l’amour d’altérité. À l’image du Maître Jésus dans sa vie quotidienne en Judée, en Galilée. Il ne s’agit pas d’une étude exégétique mais plutôt d’une introduction aux attitudes fondamentales du Nazaréen à l’égard de tout homme et de la totalité de l’homme (corps, cœur, esprit et âme). La clé de voûte se trouve dans le dialogue intérieur fait de l’écho de ce qui surgit de mon centre profond et de ma réponse qui se traduit par l’action engagée au cœur même de ce monde …au nom de ma foi vécue. Bien enraciné, je pourrai sans peur ni crainte fréquenter les autres traditions religieuses et leurs écrits. Je pourrai ainsi enrichir ma propre appartenance. Et l’interlocuteur en fera tout autant dans une réciprocité complémentaire.

Les richesses du dialogue sont abondantes et fécondes. Elles se partagent mutuellement. Il n’y a plus de gagnants ni de perdants. Ni maîtres, ni esclaves. Mais des amis potentiels liés par un partenariat ouvert, authentique, franc et direct. Et prier ensemble c’est unir des voix distinctes orientées vers le « Tout Autre ». Prières œcuméniques et interreligieuses pour nourrir l’unité dans la diversité. Toute cette spiritualité annonce des enjeux qui relèvent à la fois du discours théologique et du discours de la science de la religion. La dernière partie en fait état en trois chapitres qui s’emboîtent à la manière de poupées russes.
Une spiritualité en manque de théologie

La pierre d’achoppement pour le spirituel chrétien c’est l’ensemble de l’énonciation dogmatique . La camisole de force passée au Maître Jésus. L’absoluité du christianisme. Amputation d’un poumon qui permet la pleine respiration à l’air libre et qui oxygène l’intelligence. Un fossé s’agrandit entre la pratique factuelle et la théologie qui lui serait pourtant nécessaire. Mais quelle théologie? Œcuménique? Interreligieuse? Le statut épistémologique de l’approche n’est pas encore bien défini. Il ne faut pas négliger la réalité pluraliste dans son ensemble planétaire pas plus que les fruits de l’étude comparée des religions cumulés depuis un siècle et demi. Avoir un port d’attache, oui, mais pour aller au large, là même où habite l’Infini, l’Indicible. Il faut donc rompre les amarres.
Plus technique et méthodologique ce sixième chapitre définit les contours d’une théologie des religions. La contribution de la science de la religion n’apparaît pas suffisamment claire dans cette entreprise qui se veut méta-confessionnelle tout en visant une saisie relationnelle du christianisme avec les autres religions. Le nouveau paradigme devrait départager les théologies qui prendraient en considération les données factuelles de la science de la religion et des sciences humaines auxiliaires. Mais une question demeure : le géocentrisme de la théologie chrétienne va-t-il finalement accepter l’héliocentrisme du pluralisme existentiel? Le chapitre suivant se penche avec audace sur ce dilemme.

Reprenant l’adage « Hors de l’Église, point de salut », R. Bergeron en examine le fondement proclamé au concile de Florence et repris par la suite dans la tradition ecclésiastique. Il étudie aussi le déplacement du même adage qui peut laisser croire que le Dieu de et en Jésus le Christ tel que défini reste la figure emblématique de l’Infini et la propriété intellectuelle du christianisme! Et que tout ce qui a précédé était seulement préparatoire à cette hégémonie de prédilection, et que tout ce qui vient après constituait un malheureux chemin d’errance.
Interroger à nouveau les attitudes foncières du Maître Jésus c’est comprendre la préséance de l’humanum et de la complémentarité des voies de recherche de sens et de vérité en rapport avec un Absolu transcendant. Le Maître n’a-t-il pas souvent affirmé que la foi étrangère d’un frère humain avait sauvé ce dernier? Ne s’est-il pas étonné même de n’avoir jamais rencontré une telle foi en Israël! Complétude d’un dialogue authentique dans un partenariat où les deux piliers de Vatican II reprennent leur juste place : liberté de conscience et liberté religieuse. Le huitième et dernier chapitre reprend, en forme de spirale, les points forts de la démonstration que le salut n’est ni univoque ni en un lieu exclusif, soit l’Église chrétienne.

De quelle foi le Maître Jésus se nourrissait-il? Quels aliments maintenaient vivante, vigilante, vivace cette même foi? Quelle fut l’expérience de ces premiers disciples – juifs comme lui – qui ont eu foi en lui et l’ont suivi? N’était-il pas crédible ce rabbi qui témoignait du Dieu des vivants avec autant d’autorité et de conviction? Ne témoignait-il pas par ses gestes et paroles, par ses attitudes et ses regards prégnants sur la réalité? En puisant abondamment dans les écrits néotestamentaires, Richard Bergeron interpelle toutes les personnes de bonne volonté et répond à certaines de ces questions. L’expérience spirituelle est le noyau essentiel de toutes les traditions religieuses. Mais quand l’institution – de n’importe laquelle des traditions religieuses – risque de banaliser ce noyau, c’est peut-être le symptôme d’une trahison mortifère. Et chez les chrétiens, il est sans nul doute extrêmement difficile de devoir assumer la mort pour refaire l’expérience de la résurrection. D’autant plus que la résurrection est surtout affaire d’espérance.

* Le masculin est utilisé à titre épicène.

Yvon R. Théroux
chargé de cours au Département des sciences religieuses
de l’UQAM

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