Avril 2005
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Richard Bergeron, Hors de l’Église,
plein de salut. Pour une théologie dialogale et une spiritualité
interreligieuse. Collection «Spiritualités en dialogue»,
Montréal/Paris, Médiaspaul, 2004. 221 p. |
| Apprivoiser l’autre dans sa différence et le
respecter dans toute son intégrité constitue, me semble-t-il,
le fil conducteur de ce livre accessible à toutes les personnes soucieuses
d’un humanisme radical et fondamental tout autant qu’aux personnes
inscrites dans une tradition culturelle et religieuse, quelle qu’elle
soit, mais préoccupées prioritairement de l’humain et
de sa destinée. La responsabilité qui incombe aux coreligionnaires
chrétiens de l’auteur est lourde de sens et remplie d’espérance.
Si la mort annoncée et imminente d’un catholicisme perçu,
dans sa forme externe, comme désuet et obsolète doit en même
temps laisser entrevoir de nouveaux surgeons, les filons dégagés
par Richard Bergeron devraient présager d’un renouveau sans
pareil. En trois parties et huit chapitres, l’auteur développe des informations historico-culturelles de première main et des thèses liées à une théologie dialogale s’appuyant sur des auteurs majeurs tels John Henry Newman, Karl Rahner, Bede Griffiths, Raimundo Panikkar, Claude Geffré, John Hick, Paul Knitter, Jacques Dupuis, Adolphe Gesché, Walter Kasper et, tout près de nous, André Naud, qui réfléchit à partir de Simone Weil. Le parcours théologique de Richard Bergeron va de l’héritage laissé par des auteurs percutants d’avant Vatican II, qui traitent du salut extra-chrétien, à cette génération de théologiens qui se consacrent aux premiers balbutiements d’une théologie des religions depuis les années ’70 (voir la note 8, p. 160). |
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D’abord un parcours historique
La première partie retrace d’abord le terreau juif du Maître
Jésus de Nazareth. En science de la religion, on qualifie la religiosité
d’une personne par sa manière personnelle, et parfois inédite,
de vivre, selon une densité variable, une foi qui se veut simultanément
critique par rapport au support externe de la tradition religieuse héritée
ou choisie, et annonciatrice d’une transformation rendue incontournable,
car commandée par la situation contemporaine. Ce qui confère son
caractère prophétique à un vrai maître.
La religiosité de Jésus a des accointances certaines avec la profonde
spiritualité du judaïsme et contredit, cependant, beaucoup de ses
aspects extérieurs de type juridico-légal ne tenant pas suffisamment
compte de l’humanité et de l’amour agapè, noyau dur
de cette spiritualité. Ce maître spirituel vit une intimité
inégalée avec celui qu’il appelle familièrement Abba.
Le premier chapitre passe en revue les diverses communautés palestiniennes
et judéo-hellénistiques aux sources d’une spiritualité
judéo-chrétienne sans heurt avec l’héritage proprement
juif de rabbi Jésus. Sa nature messianique (il est « Christ »,
« messie ») consommera cependant une rupture entre les deux traditions.
Un choc tout aussi brutal se révélera dans la rencontre du christianisme
avec la culture grecque et nommément philosophique. Le deuxième
chapitre montre comment s’inscrit la rationalité au coeur de ce
mouvement spirituel. Non sans de grandes difficultés puisque l’inculturation
à ce qui est jugé païen sera vite condamnée et stoppée.
Mais de grands spirituels de cette époque reconnaîtront les apports
du paganisme dans leur cheminement, établissant ainsi les premiers germes
d’un dialogue possible. Il est toujours étonnant de rencontrer
paradoxes et contrastes au sein d’une même tradition. D’une
part, l’examen nécessaire des positions diverses et différentes
concernant Jésus le Christ et d’autre part des condamnations rapides
court-circuitant tout dialogue. Quand la peur oriente les débats ou que
la prétention à la possession exclusive de « la »
vérité se manifeste, les ingrédients des pires conflits
sont réunis pour le plus grand malheur de l’humanité. Chapitre
philosophique qui aurait exigé de plus amples développements malgré
l’avertissement de l’auteur (note 1, p. 44). Il s’adresse
plus à des érudits de la philosophie et de l’histoire des
idées et idéologies de l’Antiquité.
Le troisième et dernier chapitre de cette première partie nous
fait une démonstration éloquente de l’institutionnalisation
de ce mouvement spirituel, de son « impérialisation » qui
laissera en jachère le dynamisme révolutionnaire des débuts.
Devenu lieu d’un pouvoir concentré, le christianisme va dévier
vers l’intolérance religieuse de plus en plus manifeste et universelle,
développant un exclusivisme en matière de vérité!
Attaquer l’adversaire, l’ostraciser ou même tenter de l’anéantir,
telle est la riposte au reniement et à la trahison renouvelés
à l’égard du Maître dans un contexte de répression
et de mise au silence d’un semblable, d’un frère en humanité.
Seule l’écoute patiente et attentive peut porter des fruits partagés.
En particulier l’écoute des personnes différentes, des sans
voix, des sans titre, des exclus et des plus petits d’entre tous. Cela
ouvre sur la vraie nature d’une spiritualité chrétienne
toujours à reformuler pour les générations montantes. C’est
l’objet de la deuxième partie.
La spiritualité chrétienne en contexte pluraliste
Le christianisme primitif ne s’est-il pas construit à même
le pluralisme de l’époque? N’est-il pas le résultat
d’adoptions et d’adaptations de plusieurs éléments
puisés à même le judaïsme, la religion gréco-romaine
et le paganisme ambiant? Il n’y a pas de génération spontanée
même en religion! Le chapitre cinq est donc consacré à une
analyse critique du pluralisme, qu’il soit de fait ou de droit. Toute
évolution se compose de trois temps : progression, phase plateau, régression
et propulsion à nouveau vers l’avant. Ken Wilber le dit si bien
: « L’évolution a la capacité tout à fait stupéfiante
d’aller au-delà de ce qui existait avant.» L’auteur
indique le sens du pluralisme et la chance inouïe pour le christianisme
de pouvoir profiter de ce contexte mondial séculier et pluriel pour entrer
en dialogue. C’est le mode de coexistence souhaitable et à prescrire
pour humaniser la planète.
Le christianisme, à l’instar de toutes les traditions religieuses,
doit d’abord rendre plus humaines les populations et les sociétés
avant de vouloir en élever l’âme. La croix, symbole premier
de la tradition chrétienne, affiche une verticalité qui est interrompue
par la partie transversale, horizontale qui rappelle le soin du frère
humain dans son corps et dans son esprit avant de guérir son âme.
Ce fut l’originalité de la mission de rabbi Jésus. Il n’a
jamais exigé de l’autre une identité similaire à
la sienne – d’un point de vue culturel, ethnique ou religieux –
avant d’intervenir auprès de lui au nom de son père, Abba.
L’approche dialogale n’est pas le fruit d’une vogue ou d’une
mode : c’est une nécessité de l’Esprit-en-action.
C’est un chemin de paix résultant des efforts de justice et d’amour
agapè. Le dialogue ouvre aussi un horizon d’espérance au
cœur d’une culture trop marquée par le désespoir et
le nihilisme, le désenchantement et la fatalité.
Mais comment naître à une spiritualité chrétienne
pluraliste? Le chapitre cinq s’y consacre largement avec des accents puisés
à même l’expérience de l’auteur qui en témoigne
avec beaucoup de simplicité et une conviction profonde. De plus il démontre
à même les écrits néotestamentaires les fondements
d’un dialogue à l’enseigne de l’amour d’altérité.
À l’image du Maître Jésus dans sa vie quotidienne
en Judée, en Galilée. Il ne s’agit pas d’une étude
exégétique mais plutôt d’une introduction aux attitudes
fondamentales du Nazaréen à l’égard de tout homme
et de la totalité de l’homme (corps, cœur, esprit et âme).
La clé de voûte se trouve dans le dialogue intérieur fait
de l’écho de ce qui surgit de mon centre profond et de ma réponse
qui se traduit par l’action engagée au cœur même de
ce monde …au nom de ma foi vécue. Bien enraciné, je pourrai
sans peur ni crainte fréquenter les autres traditions religieuses et
leurs écrits. Je pourrai ainsi enrichir ma propre appartenance. Et l’interlocuteur
en fera tout autant dans une réciprocité complémentaire.
Les richesses du dialogue sont abondantes et fécondes. Elles se partagent
mutuellement. Il n’y a plus de gagnants ni de perdants. Ni maîtres,
ni esclaves. Mais des amis potentiels liés par un partenariat ouvert,
authentique, franc et direct. Et prier ensemble c’est unir des voix distinctes
orientées vers le « Tout Autre ». Prières œcuméniques
et interreligieuses pour nourrir l’unité dans la diversité.
Toute cette spiritualité annonce des enjeux qui relèvent à
la fois du discours théologique et du discours de la science de la religion.
La dernière partie en fait état en trois chapitres qui s’emboîtent
à la manière de poupées russes.
Une spiritualité en manque de théologie
La pierre d’achoppement pour le spirituel chrétien c’est
l’ensemble de l’énonciation dogmatique . La camisole de force
passée au Maître Jésus. L’absoluité du christianisme.
Amputation d’un poumon qui permet la pleine respiration à l’air
libre et qui oxygène l’intelligence. Un fossé s’agrandit
entre la pratique factuelle et la théologie qui lui serait pourtant nécessaire.
Mais quelle théologie? Œcuménique? Interreligieuse? Le statut
épistémologique de l’approche n’est pas encore bien
défini. Il ne faut pas négliger la réalité pluraliste
dans son ensemble planétaire pas plus que les fruits de l’étude
comparée des religions cumulés depuis un siècle et demi.
Avoir un port d’attache, oui, mais pour aller au large, là même
où habite l’Infini, l’Indicible. Il faut donc rompre les
amarres.
Plus technique et méthodologique ce sixième chapitre définit
les contours d’une théologie des religions. La contribution de
la science de la religion n’apparaît pas suffisamment claire dans
cette entreprise qui se veut méta-confessionnelle tout en visant une
saisie relationnelle du christianisme avec les autres religions. Le nouveau
paradigme devrait départager les théologies qui prendraient en
considération les données factuelles de la science de la religion
et des sciences humaines auxiliaires. Mais une question demeure : le géocentrisme
de la théologie chrétienne va-t-il finalement accepter l’héliocentrisme
du pluralisme existentiel? Le chapitre suivant se penche avec audace sur ce
dilemme.
Reprenant l’adage « Hors de l’Église, point de salut
», R. Bergeron en examine le fondement proclamé au concile de Florence
et repris par la suite dans la tradition ecclésiastique. Il étudie
aussi le déplacement du même adage qui peut laisser croire que
le Dieu de et en Jésus le Christ tel que défini reste la figure
emblématique de l’Infini et la propriété intellectuelle
du christianisme! Et que tout ce qui a précédé était
seulement préparatoire à cette hégémonie de prédilection,
et que tout ce qui vient après constituait un malheureux chemin d’errance.
Interroger à nouveau les attitudes foncières du Maître Jésus
c’est comprendre la préséance de l’humanum et de la
complémentarité des voies de recherche de sens et de vérité
en rapport avec un Absolu transcendant. Le Maître n’a-t-il pas souvent
affirmé que la foi étrangère d’un frère humain
avait sauvé ce dernier? Ne s’est-il pas étonné même
de n’avoir jamais rencontré une telle foi en Israël! Complétude
d’un dialogue authentique dans un partenariat où les deux piliers
de Vatican II reprennent leur juste place : liberté de conscience et
liberté religieuse. Le huitième et dernier chapitre reprend, en
forme de spirale, les points forts de la démonstration que le salut n’est
ni univoque ni en un lieu exclusif, soit l’Église chrétienne.
De quelle foi le Maître Jésus se nourrissait-il? Quels aliments
maintenaient vivante, vigilante, vivace cette même foi? Quelle fut l’expérience
de ces premiers disciples – juifs comme lui – qui ont eu foi en
lui et l’ont suivi? N’était-il pas crédible ce rabbi
qui témoignait du Dieu des vivants avec autant d’autorité
et de conviction? Ne témoignait-il pas par ses gestes et paroles, par
ses attitudes et ses regards prégnants sur la réalité?
En puisant abondamment dans les écrits néotestamentaires, Richard
Bergeron interpelle toutes les personnes de bonne volonté et répond
à certaines de ces questions. L’expérience spirituelle est
le noyau essentiel de toutes les traditions religieuses. Mais quand l’institution
– de n’importe laquelle des traditions religieuses – risque
de banaliser ce noyau, c’est peut-être le symptôme d’une
trahison mortifère. Et chez les chrétiens, il est sans nul doute
extrêmement difficile de devoir assumer la mort pour refaire l’expérience
de la résurrection. D’autant plus que la résurrection est
surtout affaire d’espérance.
* Le masculin est utilisé à titre épicène.
Yvon R. Théroux
chargé de cours au Département des sciences religieuses
de l’UQAM